« Islam contre Islam » : quand Spécial Investigation aurait mieux fait d’investiguer

 (Avec l’aide précieuse d’Antonin Grégoire)

Je me suis farcie le documentaire de Spécial Investigation du lundi 2 décembre, sur la « guerre » chiites contre sunnites. Cette émission m’a habitué à des reportages de qualité. L’édition de lundi était une catastrophe journalistique sur le fond. Le réalisateur a oublié une chose : faire de l’investigation. Il s’est contenté de filmer les éléments les plus extrêmes pour en faire une généralité, sans une once de contexte et d’explication valables. En clair, vendre des Arabes qui se tapent dessus pour des querelles médiévales. La peur de l’Islam c’est pour les ploucs so 2013, aujourd’hui on fait dans la division de l’Islam et on colle « investigation » dessus, c’est ça la vraie nouvelle tendance 2014. 

 Dès le début, ça commence mal. La première séquence est consacrée à Tripoli au Liban où deux quartiers s’affrontent régulièrement : Bab el Tabbeneh, en majorité sunnite, qui soutient les rebelles en Syrie, face à Jabal Mohsen, en majorité alaouite, soutien du régime d’Assad.

Cet effet s’appelle la métonymie : lorsqu’un truc est majoritairement vert – comme l’Islam tiens-, on le nomme vert. Bien évidemment il n’existe pas au Liban -ni au Moyen-Orient en général- de quartiers « alaouites » ou « sunnites » mais des zones où ces confessions sont majoritaires. On peut alors parler de quartiers « majoritairement alaouites » mais cela semble être trop pour le journaliste qui trouve que quand même c’est déjà assez d’investigation que de prendre du jaune chiite et du vert sunnite pour peindre une région qui d’habitude est en vert musulman. Attendez, on a grave fait un effort, on est en train de vous montrer qu’il y a DEUX branches dans l’Islam. 

Dans cette séquence, les alaouites sont qualifiés de « chiites ». Oui mais non. L’alaouisme est une branche très très dérivée du chiisme ,et ne sont pas considérés comme des musulmans par certains sunnites. Comme les druzes, seuls les initiés ont accès la doctrine mystique. Premier amalgame donc.

Petite pirouette cependant, datant de l’histoire contemporaine : en Syrie, les alaouites sont en fait maintenant considérés comme des musulmans depuis que papa Assad – Hafez – a demandé et obtenu de l’imam Moussa Sadr (celui qui a disparu en Libye en 1978)  une fatwa en 1973 pour créer l’axe chiite et y rattacher son pouvoir mafieux. Comme seul un musulman pouvait gouverner la Syrie, hop, une fatwa pour dire que sa confession est musulmane, et zou, c’est passé comme un dromadaire dans le désert (pardon, cliché facile).

 Ensuite, aucun mot sur le fait que Bab el Tabbeneh et Jabal Mohsen s’affrontent depuis la guerre civile libanaise, qui s’est terminée en 1990. Aucun mot sur le fait que ces deux quartiers sont les plus miséreux du Liban, et que les combattants ne sont que de la chair à canon de miliciens locaux soutenus et financés par des partis politiques, voire des Etats de la région, rivaux – il est par exemple de notoriété publique que le régime syrien donne de l’argent au Parti Arabe Démocratique, dominant à Jabal Mohsen. Vous n’en entendrez pas parler dans cette séquence.

 La suite du documentaire est du même acabit : désinformation et amalgames dominent.

Le réalisateur explique la divergence chiite / sunnite, qui remonte aux premiers temps de l’Islam, au moment de la succession du Prophète Mohammed. Les sunnites suivent la « sunna », la tradition, et les chiites sont les partisans d’Ali, gendre et cousin du Prophète qui contestait le pouvoir du premier calife qui avait succédé à Mohammed. Les divisions sont plus politiques que religieuses, car dans la pratique, ces deux branches de l’islam sont très proches et ont toujours coexisté. A l’université d’al Azhar au Caire, centre de l’étude du sunnisme le plus important, le chiisme est enseigné en tant qu’école de pensée à part entière. La mosquée des Omeyyades à Damas abritent un sanctuaire chiite – et un sanctuaire dédié à saint Jean-Baptiste. Dommage pour le confessionalisme.  

La révolution Abbasside – sunnite- reposait sur une administration chiite. Mais il est plus facile d’expliquer que ces obscurs attardés musulmans se battent pour des raisons qui remontent à 1400 ans plutôt que de faire une analyse et une enquête sur les raisons politiques et sociales très actuelles qui poussent des humains à se battre avec d’autres humains. Est-ce que le prochain Spécial Investigation sera une enquête exclusive sur comment la réforme de l’école de Charlemagne est responsable des résultats du PISA ?

Et puis on part pour l’Irak, avec un passage à Bagdad, Nadjaf – ville sainte du chiisme – et Falloudja, à majorité sunnite. Difficile d’évoquer Falloudja sans parler de la bataille éponyme, célèbre, sanglante et déclenchée par des compagnie militaires privées (coucou Blackwater). Mais le documentaire réussit néanmoins ce tour de force. Mabrouk. On nous montre des images de chiites qui n’aiment pas les sunnites et de sunnites qui n’aiment pas les chiites, et le responsable dans tout ça est pour le réalisateur Saddam Hussein. Pas un mot sur l’invasion américaine qui a détruit les institutions du pays, dont l’armée et la police, a imposé Nouri al Maliki à la tête du pays, a créé des milices confessionnelles pour combattre leurs opposants, milices qui n’ont faite qu’attiser les tensions entre les deux communautés, qui malgré la dictature de Saddam Hussein, cohabitaient. Non, vous n’en entendrez jamais parler dans la voix off du journaliste. Le seul moment où les Américains sont mentionnés est par un des protagonistes du reportage, un instituteur sunnite marié à une chiite.

En fait, les partisans de Saddam Hussein, en majorité des sunnites, se sont attaqués aux Américains, qui les ont alors combattu en utilisant une stratégie de contre-insurrection déjà utilisé au Viêtnam et au Salvador : armer les milices adverses, en l’occurrence des chiites ici, milices composés d’anciens opposants à Saddam. Pour foutre le bordel et créer une guerre civile confessionnelle, il n’y a pas mieux. Et pour en savoir plus, c’est sur cette excellente enquête diffusée Al Jazeera English, et coproduite par BBC Arabic et The Guardian (eux ils ont bossé) : http://www.aljazeera.com/programmes/witness/2013/09/201392103333392771.html

Vous n’entendrez pas parler non plus des manipulations des dictateurs arabes, qui ont créés et attisés les tensions confessionnelles pour mieux régner : en effet, Saddam Hussein était sunnite, or les sunnites sont minoritaires en Irak. Tout comme Bashar el Assad est alaouite, une minorité en Syrie. Non, de cela, du diviser pour mieux régner des dictateurs arabes, il ne sera jamais fait mention. Là vous commencez à penser qu’on vous prend sévèrement pour des jambons.

Quant à l’Iran, on vous explique que c’est la première fois dans l’Histoire que les chiites arrivent au pouvoir , avec Khomeini en 1979. Sauf que les Safavides ont régné sur l’empire Perse de 1501 à 1736. Ils étaient issus d’un ordre religieux soufi et leur premier souverain s’est converti au chiisme duodécimain. Et les Fatimides. Hein, qui ça ? Ouais, les Fatimides, des types qui ont régné sur l’Afrique du Nord, la Sicile, et un bout du Moyen-Orient, à partir de l’Egypte entre 969 et 1171. Ils étaient chiites les mecs. Et le Shah Mohammed Reza, de la dynastie des Pahlavi? Il était quoi le Shah ? (le premier qui fait « miaou » est prié de sortir). Une recherche Wikipedia m’a suffit à démonter cette affirmation. Quitte à s’amuser à remonter aux premiers temps de l’islam on peut aussi évoquer les Bouyyides, les Kara Koyunlu, les Ilkhanides (qui hésitent entre bouddisme, christianisme et Islam). 

Et ce n’est pas terminé.

 On nous emmène ensuite en Syrie, à Alep sous les combats. Là non plus, vous n’aurez aucune explication concernant la montée de la haine confessionnelle, sur les manipulations du régime qui par exemple a relâché des islamistes de ses prisons dans le courant de l’année 2011, mais garde les modérés bien au frais sous la torture, sur l’abandon par l’Occident de l’opposition modérée (ASL et compagnie), sur la répression du régime … On vous parle juste de « résistance sunnite » face au régime. Pas un mot sur le fait que certains alaouites et certains chrétiens sont avec l’opposition. Pas un mot sur le fait que la révolution en Syrie a bien évidemment changé de visage en deux ans et demi. Pas un mot sur le fait que le régime encercle et affame des quartiers et est bien décidé à les massacrer, et qu’il épargne de ses bombardements les djihadistes les plus radicaux. Non, juste quelques images de combattants radicaux que l’on vous présente comme une généralité.

A ce stade là, j’ai sorti les kleenex.

On passe chez les voisins, au Liban. Quand le réalisateur quitte Beyrouth pour le sud, il parle pour cette région qui fait bien un bon tiers du pays comme une « terre chiite ». Les druzes, les chrétiens et les sunnites qui y vivent apprécieront. On arrive à Nabatiyeh, au moment des célébrations de l’Ashoura, qui commémore le martyr de Hussein à Karbala, une des fêtes principales des chiites. Le dernier jour, les fidèles se remémorent son décès en se scarifiant (ça pisse le sang donc). Sauf que cette pratique n’est plus en vogue, et vous ne la verrez qu’à Nabatiyeh, et encore, pas par tout le monde. En banlieue sud de Beyrouth, pas une goutte de sang. Le Hezbollah a interdit cette pratique et incite ses partisans à aller donner leur sang dans les hôpitaux – ce que beaucoup font. Les seuls à le faire sont des partisans de l’autre parti chiite libanais, Amal, et des habitants lambda. Mais de toute cela, vous n’entendrez pas parler. Il faut dire qu’assimiler tous les chiites au Hezbollah est tellement plus simple à raconter pour vos cerveaux de téléspectateurs incultes.

Bien sûr, vous ne saurez rien sur le fait que le Hezbollah a été créé par l’Iran en 1982 – au moment de l’invasion du Liban par Israël – pour contrer les sanctions occidentales sur le régime des mollahs, et que le Hezbollah a été son bras armé au Liban. Rien sur le fait que l’Iran n’intervient jamais directement dans les conflits de la région, mais toujours par parti(e)s interposé(e)s. Faudrait pas trop réfléchir non plus.

Hassan Nasrallah est présenté comme un vulgaire prédicateur terré dans son bunker, qui n’apparait jamais lors des meetings du parti. Dommage, il est venu en chair et en os deux fois lors de discours pendant les fêtes de l’Ashoura cette année.

Courage, ce n’est pas fini.

Le seul opposant au Hezbollah évoqué dans le film est le cheikh sunnite radical, Ahmad al Assir. Il est décrit comme rassembleur de la communauté sunnite au Liban. La bonne blague. Vous n’apprendrez pas que les sunnites étaient en majorité derrière le Courant du Futur des Hariri – coalition du 14 Mars – mais que depuis le départ de Saad en 2011, des éléments plus radicaux voire salafistes ont réussi à gagner du pouvoir face à l’absence d’un leader sunnite modéré sur le sol libanais. Le réalisateur mentionne les événements de fin juin, quand l’armée et les partisans d’Assir se sont battus à mort à Saïda. Pour lui, c’est l’armée qui a attaqué. Sauf que les gus d’Assir avait d’abord attaqué l’armée, qui a décidé de mater le mouvement. Mais cela n’est pas précisé. Faire deux phrases de commentaire ? Nan trop compliqué, faudrait pas rendre nos téléspectateurs intelligents non plus.

En parlant de la montée du salafisme, vous n’entendrez jamais les mots « Arabie Saoudite », « wahhabisme » et « pétro-dollars ». Or quand on s’intéresse un peu à la région, on comprend vite l’influence du royaume saoudien dans la montée de l’extrêmisme sunnite, à coups de dollars qui sentent un peu l’essence.

Enfin, on termine à Gaza, où le Hamas est majoritaire : après avoir été allié avec Mahmoud Ahmadinejad, le parti s’est allié avec le Qatar. Pour évoquer cette alliance, on nous présente seulement un prédicateur qatari extrémiste, le cheikh Qaradawi, qui n’aime pas beaucoup les juifs, ni les chiites d’ailleurs. Mais le blocus de Gaza par Israël passe à la trappe. Faudrait pas trop donner d’éléments de contexte non plus. Ni nous montrer des gens normaux qui tentent de survivre dans cette prison à ciel ouvert et dont le principal souci est de se nourrir, avoir de l’eau buvable, se soigner, envoyer leurs enfants à l’école sans qu’ils ne se fassent tuer, et tenter de trouver un job.

Spécial Investigation nous a donc offert 52 minutes superficielles flirtant avec la désinformation et la mauvaise foi intellectuelle. Mais c’est tellement plus facile de filmer des tarés le couteau entre les dents que de réfléchir et d’expliquer un minimum les causes de ces tensions croissantes entre chiites et sunnites.

Pour vous pondre ce billet, cela m’a pris une heure (sans les corrections d’Antonin, les recherches de liens et les vérifications d’informations, les corrections des fautes d’orthographe et de style). UNE HEURE. J’ai écrit ce billet non pas après quelques clics sur wikipedia (même s’il y en a eu, mais c’est pour les liens), mais parce que cela va faire un an et 9 mois que je suis physiquement dans la région, plus de trois ans que je m’y intéresse, parce que j’ai mes contacts, je bosse mes enquêtes, je vais sur le terrain, je rencontre du monde.

Et c’est toute la différence avec des gens qu’on parachute de Paris pour une semaine, bouclent leur reportage en 4 tournages, et masquent leur manque cruel de connaissances, voire de professionnalisme, sous le grand tapis « chiites vs sunnites ». Quand on veut diffuser un 52 minutes sur ce sujet loin d’être léger, on ne prend pas des gens qui n’y connaissent rien en les balançant sur zone le temps d’un tournage.

Parce que cela tue la qualité de l’information, prend le téléspectateur pour une truffe, et dénigre le travail de fond effectué par tous les journalistes sur place.

Et c’est ça aussi qui fait mal.

 

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