Liban: le “8 Mars” domine le nouveau gouvernement

Après cinq mois de tractations, de négociations, et de pinaillages sur qui aura tel poste, et quel parti obtiendra le plus de portefeuilles, Nagib Mikati a enfin réussi à former un nouveau gouvernement, largement dominé par le camp du 8 Mars – Hezbollah, Amal et Courant Patriotique Libre (CPL) du général Michel Aoun. Au total, le 8 Mars dispose de 18 portefeuilles sur 30. Ce nouveau gouvernement ne comporte aucune femme.

Le Hezbollah obtient deux postes, et Michel Aoun et son Courant Patriotique Libre (CPL) se taille la part du lion: 6 ministres CPL et 5 alliés – dont un démissionnaire. Le 8 Mars possède notamment deux portefeuilles clé, la Justice et la Défense, alors que la publication de l’acte d’accusation qui devrait accuser des membres du Hezbollah de l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005, se rapprocherait.

Les onze portefeuilles restants ont été réparti entre les partisans dits “neutres” du Président de la république Michel Sleimane, du Premier ministre Miqati, et du leader druze, Walid Jumblatt – d’ailleurs, un de ses partisans, Talal Arslan, a aussitôt démissionné, arguant que les Druzes avaient été lésés dans la répartition des postes, ce qui porte atteinte à l’équilibre confessionnel (traduction : ce monsieur n’a pas eu un poste important, donc il boude). Démission qui a conduit ses partisans a brûlé quelques pneus et poubelles sur l’autoroute à Khaldeh, au sud de Beyrouth, une occupation récurrente ici à chaque soubresaut politique.

Quant au 14 Mars et à Saad Hariri, réfugié en Arabie Saoudite à cause de menaces sur sa personne, ils ont refusé de participer au nouveau cabinet et composent désormais l’opposition. Exit donc le gouvernement « d’union nationale » précédent, ce nouveau cabinet est monochrome.

Ce gouvernement pourrait inquiéter les chancelleries occidentales, peu favorables à voir le Hezbollah, soutenu par la Syrie et l’Iran, accéder au pouvoir au Liban. Les Américains classent toujours le Hezbollah comme « organisation terroriste », mais Washington est demeuré circonspect dans ses déclarations.

Néanmoins, seuls deux ministres appartiennent au Hezb dans ce nouveau cabinet : sa portée est donc à relativiser. On peut aussi s’interroger sur les raisons de cette faible présence : est-ce une manœuvre pour ne pas s’attirer les foudres de l’Occident, tout en restant discrètement aux commandes via le CPL et Amal ? Or, si le parti de Aoun a fait alliance avec le parti de Dieu, ces deux là sont bien différents politiquement et sociologiquement : les partisans de Aoun ne votent pas Hezbollah et inversement.

De l’autre côté, Bashar el Assad a aussitôt félicité son homologue libanais – avec qui il entretient de bonnes relations -, montrant clairement l’approbation du régime syrien, content d’avoir un allié au pouvoir chez son voisin qu’il a occupé 29 ans avant d’être forcé de se retirer en avril 2005.

Si Nagib Mikati tente désespérément depuis sa nomination le 24 janvier de ne pas apparaître comme le « candidat du Hezbollah » – ainsi, il n’a donné aucune garantie au Parti de Dieu sur le TSL – sa rhétorique devrait plaire au parti chiite. Il a en effet promis de « poursuivre la libération des terres toujours sous occupation de l’ennemi israélien ». Si cette question est importante car elle rappelle la souveraineté du Liban – qui comme tout Etat souverain en ce bas monde, a légitimement le droit ne pas être occupé par une puissance étrangère-, je me dis que les problèmes quotidiens des Libanais et l’avenir économique du pays devraient primer dans les déclarations des dirigeants. Mais peut-être suis-je un peu naïve, et qu’il est plus facile pour eux de désigner les voisins comme source de tous les maux que de regarder la réalité en face, et les problèmes intrinsèques du pays.

Ce qui attend le nouveau cabinet.

Du pain sur la planche. Tout d’abord, le pays s’enfonce dans la crise économique. Le tourisme est en berne, le déficit se creuse, les investissements sont gelés, les investisseurs frileux. Le nouveau gouvernement devra laisser de côté ses luttes de pouvoir personnel, relancer l’économie et s’atteler à régler certains problèmes comme par exemple l’arrivée du haut débit et de la 3G  (afin que l’on puisse commencer à travailler correctement) ou l’exploration des fonds marins riches en gaz naturel et pétrole. Il faudra aussi régler les affaires courantes, comme la nomination d’un nouveau directeur de la Banque Centrale.

Le principal challenge de ce nouveau cabinet reste le Tribunal Spécial pour le Liban qui domine la vie politique depuis de longs mois. L’acte d’accusation devrait paraître entre fin juin et début juillet, selon des informations récentes. Inch’allah, cela va bientôt faire un an que cet acte doit être publié « dans quelques semaines ». Il devrait accuser des membres du Hezbollah d’avoir participé à l’assassinat qui a coûté la vie à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005. L’ancien gouvernement de Saad Hariri avait refusé de se désolidariser du TSL, ce qui avait conduit les 11 ministres du 8 mars à démissionner le 12 janvier dernier, faisant tomber le gouvernement « d’union nationale ». Le Hezbollah va sûrement faire pression sur le nouveau premier ministre pour que le Liban cesse toute coopération avec le Tribunal – que le pays finance notamment à 49%. Pour le moment, Nagib Mikati est resté flou sur la question, ne donnant aucune garantie ni au parti chiite, ni à la communauté internationale. Quant à Michel Aoun, il a déclaré que son parti ne s’opposait pas au Tribunal Spécial : « Nous sommes avec sa justice et nous respectons la résolution 1701. Nous verrons au bon moment ce qui se passera quant au règlement de ce tribunal ».

Enfin, est-ce un retour de la Syrie au Liban ? Oui et non. Si les troupes syriennes se sont retirées du pays fin avril 2005, l’influence syrienne reste toujours présente. Les services de renseignements syriens – et leurs redoutablement efficaces mukhabarat – n’ont jamais réellement quitté le sol libanais, et les partis chiites Amal et Hezbollah n’ont pas cessé d’être soutenu par la Syrie. Mais c’est la première fois depuis 2005 qu’un gouvernement libanais est majoritairement pro-syrien. En ces temps troublés, le voisin syrien a assuré ses arrières avec un gouvernement ami.

Mais si le régime de Bashar el Assad finit par tomber, le Hezbollah perdra un de ses principaux soutiens. Or avec un président syrien affaibli, le parti chiite au pouvoir va devoir faire profil bas, notamment sur la question de son armement, s’il ne veut pas se retrouver isolé sur la scène régionale et internationale.

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