Non, Israël n’est pas la seule démocratie au Proche Orient

Ce matin, je lisais un article sur Slate.fr qui démontrait que les Palestiniens s’étaient les premiers battus pour la démocratie dans la région, inspiré par leur « voisin » démocrate, Israël. Bien que je sois loin d’être d’accord avec cela – car de nombreux penseurs arabes ont réfléchi à la question, influencé par leurs études et séjours en Europe, et non pas par le pays qu’ils considéraient comme leur ennemi – l’article n’est pas inintéressant. Mais une phrase m’a hérissé : l’auteur affirme qu’Israël est la seule démocratie au Moyen Orient. Et ce n’est pas la première fois que je lis où que j’entends ce propos.

J’ai bondi de mon canapé, me suis arrachée les cheveux (comme j’en ai une bonne quantité, ça va, ça ne se voit pas trop) puis j’ai commencé à réfléchir calmement à la situation, et à ce que je pourrais raconter de beau sur ce sujet.

Tout d’abord, remettons les pendules à l’heure. Au Proche Orient, il existe un petit pays qui a pour voisin la Syrie, et pour autre voisin au Sud, Israël. Son nom commence par L et finit par N, et certains de ses habitants affirment mordicus descendre des Phéniciens. Ce petit pays montagneux et très agréable où le houmous coule à flots, – qui est devenu ma maison depuis déjà quelques mois – s’avère être… une démocratie ! On pourrait croire que j’énonce une évidence, mais à ma lecture matinale, il s’avère que non.

Oui, aussi incroyable que cela puisse paraître – on sait tous que les Arabes aiment les vieux dictateurs méchants et corrompus et que la démocratie, bah c’est pas pour eux, non mais faudrait pas non plus que des conducteurs de chameaux et des danseuses du ventre, pleins de pétrole puissent voter pour plusieurs partis et s’exprimer librement – le Liban est une démocratie.

Le Liban est une démocratie, fondée sur la séparation des pouvoirs. Le régime est parlementaire, unicamérale (Olivier Duhamel sort de ce corps). Les élections législatives sont libres, la presse est libre et (très) pluraliste, et on peut organiser des manifestations sans crainte de se faire tirer dessus ou de disparaître en prison avant que tout événement contestataire ait commencé, comme chez certains voisins.

Une démocratie encore imparfaite

Certes, le Liban est une démocratie loin d’être parfaite (mais laquelle l’est ?), notamment du fait du confessionnalisme qui sclérose la société et les institutions. On vote selon sa confession, et les droits personnels – par exemple ce qui concerne le mariage – sont régis par les communautés. Cette démocratie libanaise est encore incomplète. Il n’y a pas de mariage civil, les femmes libanaises ne peuvent transmettre leur nationalité à leurs enfants lorsqu’elles se marient avec un étranger, les réfugiés palestiniens n’ont pas accès à tous les emplois, les postes dans l’administration sont soumis aux quotas confessionnels (pour la méritocratie, on repassera), la corruption est un véritable fléau, le clientélisme règne en maître, et sont les mêmes familles au pouvoir depuis des décennies… etc. Bref, la liste est longue, et l’on pourrait en écrire des pages.

MAIS lorsque vous votez certes pour le fils de machin chouette qui succède à papa, vous votez librement, et rien ne vous empêche d’aller voter pour le parti concurrent où c’est le neveu de bidule qui succède à son oncle. Il n’y a pas qu’un seul homme et/ou clan au pouvoir depuis 30 ans au Liban. Le président a un mandat de six ans et ne peut en briguer un second qu’après un interval de six ans: les élections législatives ont lieu tous les quatre ans – les dernières datent de 2009.

La presse est libre, la liberté d’expression bien présente. Certes, chaque journal est lié au monde politique – par Future TV appartient aux Hariri, Al Manar est la chaîne du Hezbollah – l’objectivité n’est donc pas le centre des préoccupations. Mais chaque éditorialiste peut faire passer ses opinions sans craindre de se retrouver en taule dans la minute qui suit la parution du canard. Pareil, vous pouvez me rétorquer que certains y ont laissé leur peau ; je n’ai pas dit que l’on était chez les Bisounours.

Enfin, chaque confession est représentée au Parlement. Cette représentativité des 18 communautés officielles que compte le Liban est pour le moment une garantie de stabilité.  Et c’est là tout le défi de la politique libanaise : faire en sorte qu’une communauté ne domine pas l’autre, afin de ne pas éveiller les tensions latentes.

D’ailleurs, plusieurs milliers de personnes ont manifesté dimanche, sous des trombes d’eaux, pour réclamer l’abolissement de ce système confessionnel. L’appel a été lancé sur Facebook : ni la police ni l’armée n’a tiré dans la foule, personne n’a été arrêté, et la manifestation n’a pas été tuée dans l’œuf.

On a vu mieux, comme régime autoritaire.

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7 Responses to Non, Israël n’est pas la seule démocratie au Proche Orient

  1. LA.B says:

    On pourrait de toute manière parler longtemps de la stabilité “politique” au sens non noble du terme en Israël. On ne peut pas dire que sa constitution à la IIIe ou IVe République française soit vraiment un gage d’efficacité ou de stabilité. On pourrait même se risquer à avancer l’argument ô combien éventuel que la politique en Israël peut éventuellement et hypothétiquement être influencé par le religieux. Dans ce cas, où est la démocratie à l’occidentale?
    Ceci dit, les élections sont libres et plurielles, les médias aussi, donc tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes

  2. abadinte says:

    Le Liban est prise en sandwich par des démocraties donc. Ben oui, au nord il y a la Turquie… D’ailleurs, question… Si la Turquie n’est pas en Europe ni au Moyen-Orient, où est-elle ?

    • En Asie Mineure…?

      Je n’ai pas dit que le Liban était pris en sandwich par des démocraties. Et bien sûr que la Turquie est une démocratie: mon article est axé sur le Liban, afin de ne pas éparpiller mon propos.

      • abadinte says:

        Ce n’est pas toi qui le dit mais moi 🙂 Le Liban, la Turquie, Israël et Chypre sont les seules démocraties de la région géographiques.

        Pour le Liban, les personnes des différentes confessions sont-ils obligés de voter pour les partis de leur confession ? Ou un kopte a-t-il le droit de voter pour un chiite ou un sunnite ou un druze ou un chrétien ou… ou… ou… ? Si oui, la religion est-elle marquée sur la carte d’identité, utilisent-ils des urnes différentes suivant les confessions ? Ces questions m’intéressent. 🙂

      • En théorie, tu peux voter pour qui tu veux. En réalité (et en gros), chaque Libanais doit voter dans son village d’origine même s’il n’y a jamais habité. Il y a donc une répartition régionale. Ensuite, chacun tend à voter pour le parti de sa confession afin de s’assurer une représentativité au Parlement: et comme chaque parti défend les intérêts de sa communauté, et que chaque communauté veut voir ses intérêts et son pouvoir défendus, un chiite votera pour un parti chiite, un chrétien pour un parti chrétien, un Druze pour le parti druze… etc. Après, la politique libanaise est plus subtile que cela. Actuellement, la politique libanaise se divise en 2 camps: le 14 mars (la plupart des partis chrétiens, et le parti sunnite de Saad Hariri) et le 8 mars (les partis chiites, le parti chrétien du général Aoun, et depuis peu, le parti druze de Walid Jumblatt qui a rejoins ce camp après la chute du gouvernement le 12 janvier). Comme tu vois, ces 2 coalitions regroupent aussi bien des chrétiens que des musulmans. Il faut dire qu’aujourd’hui, ce sont sont plus les sunnites et les chiites qui s’opposent que les musulmans contre les chrétiens.

        Voilà, j’espère que ces quelques lignes sont claires: bien sûr, mon propos brosse les grandes lignes de la politique libanaise qui est bien plus complexe que cela.

      • abadinte says:

        Dur… Ils sont donc obligés de retourner dans le village d’origine de leurs parents, grands-parents…. pour voter ? Il ne peut donc pas s’opérer de renversement politique puisque tout le monde vote toujours au même endroit et pour le parti de son origine religieuse.
        En tout cas, c’est intéressant.

  3. tulipius says:

    différence entre le Liban, la Turquie et Israël: en Israël on fout pas en taule les journalistes, ils ne sont pas fréquemment menacés de mort, on ne tue que peu fréquemment les hommes politiques, la population est plus éduquée, moins tribale, plus moderne.
    Après, on peut toujours vouloir prétendre vivre en démocratie dans le monde des bisounours alors que le régime est un foutoir sans nom digne du moyen-âge européen où la féodalité régnait et où les contre-pouvoirs c’étaient les vassaux mécontents.

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